En management, l’injustice commence rarement avec une mauvaise décision
Elle commence avec un raisonnement invisible.
Dans un centre de relation client que je gérais, un collaborateur demande cinq minutes de pause supplémentaires. La charge est forte. La demande est compréhensible. Je ne dis ni oui ni non. Je laisse passer.
Sur le moment, rien ne se voit. À la fin du mois, sur 20 personnes de l'équipe, cela représente 36 heures, soit l'équivalent d'une semaine de travail.
Personne n'a abusé. Personne n'a triché. Mais une décision non posée a produit un effet bien réel.
Ce que cette situation m'a appris, ce n'est pas un sujet de pauses. C'est un sujet de management.
Nous prenons tous, chaque jour, des micro-décisions. Et surtout, nous laissons s'installer des micro-non-décisions. Parce que « ce n'est pas si grave ». Parce que « ça passe ». Parce que « humainement, on ne peut pas refuser ».
Le problème, ce n'est pas l'intention. Le problème, c'est que les conséquences chiffrées de ces choix - ou de ces absences de choix - ne sont presque jamais visibles.
On ne voit pas ce que ça coûte. On ne voit pas ce que ça déplace. On ne voit pas ce que ça installe.
Alors on pilote à l'intuition, jusqu'au jour où la rentabilité se tend, où la productivité baisse, où les tensions émergent. Et à ce moment-là, on parle d'engagement, de motivation, de “problèmes humains”.
Alors que le déséquilibre était là bien avant.
J'ai toujours su lire ce qui se cache derrière les chiffres. Mais en tant que manager, j'ai longtemps eu plus de mal sur un autre terrain : refuser un passe-droit.
Accorder une exception pour récompenser une très bonne performance, tout en sachant que le reste de l'équipe allait le vivre comme une injustice. Ou refuser cette exception, en étant parfaitement consciente de la frustration que cela allait générer chez mon meilleur performer.
Dans les deux cas, il y avait un coût. Pas toujours visible. Mais bien réel.
Avec le recul, j'ai compris que mon vrai sujet n'était pas la décision. C'était l'illisibilité de mon raisonnement.
Quand le raisonnement n'est pas lisible, chacun interprète. Le top performer pense qu'on ne reconnaît pas sa valeur. Le collectif pense qu'on favorise. Et le manager encaisse, seul, des tensions qu'il n'a pas su rendre compréhensibles.
C'est là que beaucoup de managers se trompent. Ils pensent gérer des individus. Alors qu'ils pilotent - souvent sans le voir - un équilibre collectif et économique.
Les chiffres, eux, arrivent trop tard. Ils agrègent. Ils masquent les micro-arbitrages du quotidien.
Et quand on ne voit pas les conséquences, on ne peut pas arbitrer. Quand on n'arbitre pas, le système dérive.
Quelques repères simples, mais exigeants :
Ne laissez jamais une exception devenir une règle implicite.
Ne confondez pas bienveillance et absence de cadre.
Reliez vos décisions managériales à leurs effets collectifs, même de façon imparfaite.
Expliquez votre raisonnement quand le système tient encore, pas quand il est déjà sous tension.
Manager, ce n'est pas dire oui ou non. C'est rendre lisible l'équilibre que l'on cherche à protéger.
Lecture CLeRE de ce sujet.
Conscience : voir que les dérives commencent souvent là où “ce n'est pas si grave”. Liberté : permettre l'expression des demandes sans les disqualifier. Expressivité : entendre ce que dit une demande derrière sa forme. Réciprocité : rendre le raisonnement partageable, compréhensible, discutable. Exactitude : nommer clairement les règles réelles, leurs limites et leurs raisons économiques.
L'Exactitude sans Réciprocité est vécue comme froide. La Réciprocité sans Exactitude devient floue. Le management commence quand les deux sont tenues ensemble.
Les erreurs visibles se corrigent. L'imprécision silencieuse, elle, coûte sans bruit.
Et c'est souvent elle qui finit par coûter le plus cher.